Le monstre du Sauvoux

- ‘Cré vain diou de sans diou de mildiou ! Fallait que ça me tombe dessus un truc pareil ! Et un premier avril en plus ! Sûr qu’on va me croire, tiens ! Vont encore rigoler comme des tordus et me dire que j’étais bourré.
Il vocifère si fort qu’un rappeur fou, la zikmu à donf dans sa caisse et les basses au plancher, l’entendrait quand même. Il est là, planté sur le bord de la route, comme à l’accoutumé.

 

Enfin presque comme à l’accoutumé. Habituellement, on le croise ou le double, globe-trotter infatigable, sur les seules routes du canton, penché en avant, la tête entre les épaules, le cheveu rare et court, le regard vissé sur ses godasses, le petit sac à dos kitch, maugréant après on ne sait qui, arpentant le bitume de sa démarche chaloupée, encore rectiligne en matinée, mais empruntant une largeur sinusoïdale d’autant plus grande que la journée s’avance, et surtout, le pouce gauche à l’horizontale pointant l’avant à l’extrémité d’un bras rectiligne. Bref, le parfait routard.

 

Aujourd’hui, détail curieux, il est immobile et assis sur le talus, de l’autre côté du fossé, et à y regarder bien, le majeur droit sanguinolent pointé en l’air, en un geste que certains qualifient d’obscène, d’autres d’honneur. Ce qui revient au même.

 

- Eh ben, mon Jacky, qu’est-ce qui t’arrive ?
- Ah, tu tombes bien, toi ! Tu vas me ramener à la maison. Où t’as mis ta bagnole ?
- Jacky, t’as bien regardé ? J’suis en vélo ; alors pour ce qui est de te ramener…
- Merde alors ! Je fais comment ?
- Tu veux me dire ce qui s’est passé ?

 

Silence radio……

 

Notre Jacky, ‘l’est connu dans tout le canton, p’t’être même au-delà. Une vraie célébrité ! ‘L’a jamais eu le permis donc jamais de bagnole. Dans un sens, ça vaut mieux pour tous. Je me souviens même pas l’avoir vu sur une mobylette. ‘L’a bien eu un vélo dans le temps. Mais après deux ou trois gadins mémorables, ‘l’est devenu un fervent adepte de « pedibus cum jambis ». Oh ! pas un randonneur, juste pour le stop ! Et croyez moi, vaut mieux le croiser que le doubler, pour l’odeur et la tchatche, parce que, contrairement à aujourd’hui, l’est bavard not’ Jacky, pire qu’une pie ! Et se lave pas souvent non plus. ‘L’est un admirateur de Louis XIV « qui n’a pris qu’un seul bain dans sa vie ! Tu te rends compte ! Et il est dev'nu vieux ! On a beau dire, la crasse, des fois, ça conserve. Regarde la mère Machin....» Il en sait des choses bien, not’ Jacky !

Et puis, il nous assène ses banalités avec une telle autorité qu’on ne peut qu’écouter. Y a rien à répondre. D’ailleurs, on y perdrait son temps.

 

- L’eau est tellement polluée maintenant qu’on se salit en prenant une douche. Un ch’tiot coup de gant de toilette à l’eau de Cologne de temps en temps, ça suffit. Et pis, l’eau de Cologne, c’est de l’alcool, ça désinfeste. Ma copine dit que j’sens la cocotte. J’aime bien.
On ne saura pas s’il aime bien sentir la cocotte, ou ce que lui dit sa copine.

 

- Tu sais, je marche jamais longtemps. Y a toujours un couillon qui me prend.

ça fait toujours plaisir d’être trois fois par semaine le couillon de service !

 

L’a été un temps employé municipal. Mais s’est fait virer. Je me souviens de sa première journée de boulot. C’était en février pour la taille des platanes de la place, juste en face de mon bureau. Le gros Roger était en haut avec sa tronçonneuse et le Jacky, les bras croisés en bas, avachi contre la remorque. Sentait même pas la bise glaciale. Plus les branches tombaient et plus on sentait nerveux le Roger.

-Jacky, la branche, là, ..... (regard béat de l'interrogé) .... oui, celle-là ! qui vient de tomber.... tu la ramasses et tu la mets dans la remorque.

 

Mon Jacky, prend son temps, réfléchit, s’avance d’un pas timide et anxieux vers le platane :
-Celle-là ? (des fois que le Roger ait changé d'avis...)
-Oui !

Fait trois fois le tour, sans doute pour étudier le meilleur angle, la meilleure façon d’appréhender la chose, la moins fatigante surtout. La prend, la pose délicatement dans la remorque ; et… retourne s’avachir contre le tracteur, les bras croisés, au chaud du moteur.....
-Et les autres, t’en fais quoi ? Tu les vois pas ?
-Les autres aussi ? Dans la remorque ? Ben, tu m’l’avais pas dit.
-En trente ans, je n’ai vu le Roger s’énerver qu’une seule fois… et c’était celle-là !

 

Personne ne sait plus trop ce qu’il fait notre Jacky, d’ailleurs a-t-il fait quelque chose ? Où il habite et de quoi il vit. Il va voir sa copine…ou revient de chez sa copine, c’est son discours habituel ; mais jamais personne n’a vu l’oiselle rare, ni ne sait où elle niche. Par contre, dessiner son itinéraire servirait à établir une carte topographique très précise des différents débits de boisson alcoolisée du secteur.

 

Autrefois, à l’époque où nous étions attendus comme le Messie, l’Jacky, moi et quelques autres enfants du babyboum devenus aujourd’hui les parias du papyboum, bref tous ceux qui entrent dans la soixantaine, régnait encore dans chaque patelin la Sainte Trinité : le maire, le curé et l’instituteur. Le premier, détenteur du pouvoir, est devenu le bouc-émissaire de tous les malheurs. Les deux autres, détenteurs du savoir, sont malmenés et en voie de disparition, comme beaucoup d’autres espèces animales. On ne compte plus qu’un curé, psychiatre du pauvre, pour 20 à 30 communes et l’instituteur, déchu de son piédestal…. n’est même plus écouté ni de ses élèves, ni de leurs parents.
A cette trilogie, s’ajoutaient deux autres personnages sans lesquels un patelin n’était pas un bon patelin : l’ivrogne et l’idiot du village.
L’ivrogne était adulé et il en était réjoui. Evidemment, c’était un vieux garçon ! Quelle nénette aurait supporté se farcir à demeure un pochtron toujours entre deux vins ? Toujours plus près du second que du premier, d’ailleurs. Ce qui ne l’empêchait pas d’avoir quelques copines : les femmes des autres au demeurant. Du canon de blanc le matin au rouge de l’après-midi et au gorgeon de gnôle distillée maison du soir, du bistrot de la gare au café du commerce, on se bousculait pour lui payer son coup. On lui prêtait aussi sa femme de temps en temps, mais ça, à l’insu de son plein gré. De surcroit, au moindre prétexte, on le ramenait à la maison, pour finir de le torcher au dernier p’tit coup de gnôle digestif. On testait sa résistance. C’était un jeu, un concours : qui le verrait rouler dans le fossé le soir venu ? Qui allait lui faire ingurgiter la goutte de trop ? L’ivrogne ne souffrait que d’un seul défaut : sa courte longévité.Une petite dizaine d’années après le premier canon et on le retrouvait un matin refroidi dans son fossé. Mais personne ne se sentait responsable : la fatalité !
- Y buvait trop, mais on le forçait pas, hein ! Pouvait toujours dire non, vous croyez pas ?
Tout le village assistait aux obsèques, les femmes à l’église, certaines la larme à l’œil, les hommes au troquet d’en face «  chez la Gisèle », avec certainement la même idée derrière le ciboulot, ou sous le béret si vous préférez. Dans la caboche, quoi ! Trouver au plus vite un suppléant. C’était vite fait, la fonction était tellement enviée qu’on était rarement en manque de candidat. 
Tout ce petit monde se retrouvait en procession à la fin de l’office, derrière le corbillard tiré par les chevaux du Gaston. Le curé faisait fissa pour sa dernière oraison parce qu’on assistait alors à un autre rituel pressant : ces dames détournant chastement les yeux pendant que leurs mâles, alignés face au mur du cimetière, se soulageaient en mesure la vessie abondamment remplie. Et on retournait s'en jeter un p’tiot dernier chez la Gisèle, à la santé du mort, vu que le mort, lui,, l’avait pas grand monde dans la famille tenant à arroser l’évènement.
Sans remonter jusqu’aux orgies Romaines et à Attila, on en a connu des célèbres : un Van Gogh, un Gaston Couté, un Bernard Dimey, un Gainsbarre.… Ca c’était de l’ivrogne ! De nos jours, l’ivrogne se perd, n’est plus ce qu’il était, déroge à la bonne règle. Il se cache. Campagnes anti alcooliques et percepteurs à képi bleu au bord des routes ont décimé l’espèce. Serait p’t’être temps de penser à former une « association de Défense de l’Ivrogne » avant l’extinction définitive.

 

L’idiot du village était simplet, souvent né avec une déficience mentale ou chromosomique. Les trisomiques 21 fournissaient le gros du bataillon. Non seulement, il était accepté, mais le village entier se faisait un devoir de l’assumer, de le protéger, de seconder la famille. Oh ! On lui faisait bien quelques petites niches de temps à autre, mais ce n’était jamais méchant. Enfant, il fréquentait la communale comme les autres, avec les autres, même s’il n’y apprenait pas grand-chose, à part mettre la bûche de bois dans l'énorme poèle trônant en plein mitan de la classe.. Pour lui, l’école jouait son rôle social et c’était déjà énorme. Devenu adulte, on lui trouvait des petits boulots, on l’occupait au village, lui donnant l’illusion d’être utile dans son cocon.
Aujourd’hui, on le cache. Son arrivée est honteuse. Dès la naissance, il est condamné. Les parents catastrophés ne pensent qu’à s’en débarrasser. A peine à l’âge de fréquenter la maternelle, on lui trouve une place dans un établissement spécialisé. D’établissement spécialisé en établissement spécialisé, il finit par débouler adulte dans un CAT où on lui donnera également l’illusion d’être utile… encadré comme un gosse en colo, prison dorée, mais prison quand même. Pauvre gosse ! Pauvre adulte ! S’il en est un qui subit une double peine dans notre société moderne, c’est bien lui. Déjà touché par la maladie, on le prive de l’amour maternel, de l’amour parental, de ses racines. L’idiot du village est devenu le lépreux, le pestiféré du XXIème siècle. Ne lui manquent que les clochettes au pied et la crécelle.

 

Bref, pour revenir à notre affaire, s’il y avait mis un peu plus de bonne volonté, l’Jacky aurait pu être à la fois l’idiot et l’ivrogne du village. Sacré challenge ! comme disent les gens bien comme il faut d'aujourd'hui
Seulement, voilà, pas assez alcoolisé pour prétendre au second titre envié – atteindre la soixantaine en bonne santé est incompatible avec la fonction – et pas assez simplet pour être l’idiot. L’a une fois de plus tout raté.
-Tu sais, ma copine, elle me le dit tout le temps : Jacky, tu bois trop. Tu te tues. Tu vas mourir. Elle a raison, j’sais bien, mais j’y peux rien ; -mûre réflexion- ....et je fais des efforts ! Tiens, tu peux venir chez moi. Y a plus une bouteille de vin, plus une bouteille d’apéro. J’ai tout viré. Je bois plus à la maison. Oui ! ça te les coupe, hein ? Plus d’alcool, je bois plus…. Résultat : j’y suis plus à la maison. Je me lève le matin et hop ! au bistrot. Faudrait supprimer les bistrots.
Est-on idiot avec un tel raisonnement ?

 

- Jacky, tu peux me dire ce qui t’es arrivé au doigt ? C’est ta copine qui t’a mordu ? T’as raté la rondelle de saucisson ? T’as rencontré un chien méchant ? Un loup ? Paraît qu’ils reviennent en Bourgogne. J’ai lu ça y a pas longtemps.
- Si je te le dis, tu ne vas pas me croire. 
- Dis toujours, on verra bien.
- T’as lu la semaine dernière dans le journal ? Le tilleul de Sully a perdu sa plus grosse branche. Tu parles, quand j’étais gamin, on venait déjà se cacher dans son tronc creux ! Il a quel âge, c’t’arbre ? Sully, c’était quand ?
- Bon, Jacky, tu connais Louis XIV, mais pas Henri IV ? On fera une leçon d’histoire plus tard.  Pour l'instant, quel rapport avec ton doigt ?
- J’ai voulu voir ça. Tu crois qu’y vont l’abattre ? C’est un monument historique !
- Jacky, ton doigt ?
- Ca m’a fait un choc de voir c’t’arbre sans sa grosse branche. C’est comme un gars qui perd son bras ou sa jambe dans un accident. J'ai failli chialer.
- Ton doigt ?
- J’étais tout retourné. Alors, j’suis parti m’étendre un moment sur un banc au bord de l’étang du Sauvoux. C’est pas loin. Cent mètres à peine.
-Oui, Jacky, je connais le Sauvoux. Ton doigt ?
- J’ai piqué un roupillon sur le banc. J’sais pas combien de temps j’ai pioncé, mais j’ai eu un sacré réveil. Bon sang, j’ai sauté en l’air. Encore heureux qu’y ait pas eu de plafond. Sûr, je me serais assommé.
- La suite ?
- J’avais mon bras droit qui pendait avec le doigt au ras de l’eau…. Non, je peux pas continuer ; tu va te foutre de ma gueule
- Je te promets que non.
- T’as lu le journal ce matin ?
- Oui. Quel rapport avec ton doigt ? Là, Jacky, tu m'agaces.
- T’as vu : un silure de deux mètres aperçu dans le lac Kir. Y mettent les promeneurs en garde. Faut faire gaffe ! Paraît que la bête peut attaquer hors de l’eau. Je parie que c’est ça leur poisson d’avril.
- Jacky, tu veux pas me faire comprendre que t’as été attaqué par un silure au bord du Sauvoux ? Là, franchement, tu déconnes. Le Sauvoux, on le nomme étang, mais c’est un bien grand mot pour une flaque d’à peine deux cents mètres de pourtour ! J’y viens chaque année photographier les nymphéas.
- Ben non, pas un silure. Mais je me suis quand même fait mordre.
- Jacky, y a pas de brochet dans le Sauvoux. Je suis même pas sûr qu’y ait un seul poisson. Et à part un brochet, je vois pas ce qui aurait pu mordre. Ah si ! P’t’être un ragondin ? Tu t’es fait mordre par un ragondin ? Tu sais que le ragondin est un plat recherché dans les grands restaurants ? Sauf qu’on ne l’appelle pas ragondin, mais de son nom savant : le myocastor. Je t’imagine, vautré sur le banc, le doigt dans l’eau, comme un hameçon, à la pêche au ragondin… C’est sûr que tu vas bien faire rigoler autour des comptoirs. Reste là tranquille. Je reviens en bagnole et on va aller voir un toubib. Faut pas négliger ça. Ca peut s’infecter. Y va aussi te mettre une jolie poupée autour. Tu verras, ce sera mignon comme tout.
- Tu vois : tu te fous de ma gueule.
- Mais non. Je te taquine juste un peu.
Mon Jacky, je sens à son air piteux que quelque chose le tracasse encore. Quelque chose qui n’arrive pas à sortir. Et soudain, d’une voix de stentor, à la limite du sanglot, de la colère aussi :
- C’était pas un ragondin.

- C’était quoi alors ? Une grenouille ? Une couleuvre ? Le monstre du Loch-Ness ?
- C’était…. une moule ! J’avais mon doigt bouffé par une moule ! Ca pinçait fort !

Du coup, c’est moi qui tombe su’l’cul ? J’m’attendais à tout… mais là ! J’essaie, tant bien que mal, de réprimer une irrésistible envie de rire aux éclats pendant qu’un p’tit air connu chatouille mes lèvres : « A la pêche aux moules, moules, moules… je ne veux plus aller maman….».
Alors, mon Jacky, rose coquelicot, prêt à éclater, extirpe dans un hurlement :
- Oui, mais pas n’importe quelle moule ! Une moule d’au moins vingt centimètres. T’en mange une seule : t’as plus faim ! Imagine la taille des frites pour aller avec ! J’ai secoué ; j’ai secoué ; jusqu’à ce que je la décroche. Et j’ai réfléchi.
In petto : tiens, ça t’arrive !
- Une bestiole pareille, c’est pas possible. Elle est pas venue toute seule. Tu sais, l’an dernier, y z’ont fermé la sucrerie. Mais les cultos, depuis, y savent plus quoi faire de leurs betteraves ! Alors, avec leurs OGM, y z’ont fabriqué ce foutu coquillage. Et les frites, on les taillera plus dans des patates. Pas assez grosses. Voilà leurs betteraves casées….

 

Nouvelle spécialité culinaire de notre Val de Saône. Après la friture, la pochouse et le jambon persillé, la moule-betterave.
-Jacky, dépose vite le brevet, tu vas faire fortune. Bon ! T’en as fait quoi, de ta moule ?
-J’l’ai rebalancée à la flotte. Tu voulais quand même que je l’aie mise dans ma poche de futal ? Qu’est-ce qu’elle aurait bouffé, là ?
- C’est bête. Parce que çà pourrait être utile au docteur de voir la bête qui t’a dégnapé le doigt. Parce que ça aurait pu intéresser quelques zoologues. Et surtout, surtout, mon Jacky, parce que c’était la seule preuve pour qu’on te croie… Tu y as pas pensé à ça ?  C’est le cas de le dire : on est pas sorti de l’auberge !