Jules hésitait.
Il hésitait depuis des jours. Que dis-je : depuis des mois. Bien sûr, il savait pertinemment qu'il se ferait encore avoir, sinon il ne serait pas sorti aujourd'hui. Mais il aurait au moins la satisfaction d'avoir résisté vaillamment.
Il faut dire que le matraquage publicitaire était imposant et particulièrement bien réussi. Pas une radio, pas une chaîne de télévision, pas une revue ni le simple canard local qui n'inonde régulièrement ses fidèles de la bonne parole. Et que dire des panneaux d'affichage ornant la voie publique : Ils étaient tout simplement gigantesques ! Il était athée, pourtant il avait entendu dire que même le curé , sur ordre du pape, faisait aussi de la publicité en chaire le dimanche pendant l'office. Son entourage n'était pas en reste :
- Enfin, Jules, à ton âge ! Bientôt quarante ans ! Il serait temps de te décider !
Il hésitait encore tout en déambulant, dans la grisaille de ce mois de novembre, sur les trottoirs qui le menaient à la FNAC la plus proche. Il se remémorait ses expériences passées et ressassait les remords qui avaient bien souvent accompagnés ce qu'il considérait comme des soumissions aux sirènes du commerce, sans véritable utilité.
Il y a dix ans, à l'achat de son premier P.C - un superbe 286 doté d'un Méga de RAM et d'un disque dur de 24 du même métal, le " must " à l'époque - il n'avait pas résisté très longtemps pour effectuer la MAJ de Windows 2.0 vers Windows 3.0, puis 3.1, puis Windows 3.11 pour Worksgroups, pendant que dans le même temps, il rajoutait des barrettes Simm's, une Overdrive, changeait la carte mère et le processeur, gonflait son disque dur......... Cette
dernière version de Windows ne lui avait d'ailleurs strictement servi à rien puisque son ordinateur n'avait jamais été relié en réseau. Mais voilà, il éprouvait à chaque fois la satisfaction de pouvoir dire qu'il utilisait le dernier outil connu à la pointe du progrès. Il avait aussi upgrader pour Windows 95, puis Windows 98. Tout naturellement, il avait acquis les versions successives de MS Money pour revenir finalement à la plus ancienne en sa possession qui lui rendait les meilleurs services. Il en était d'ailleurs de même pour la plupart des applications fonctionnant sur sa bécane. Il savait donc pertinemment que la dernière mouture d'un logiciel n'était pas forcément la meilleure ni la plus utile, et qu'avant d'installer une version plus récente d'un système d'exploitation parfaitement maîtrisé, ou de changer de traitement de texte comme on change de marque de voiture, il convenait de réfléchir longuement à ce qu'on allait faire : prendre le temps de recueillir plusieurs avis, comparer les avantages et les inconvénients de ladite nouveauté et si possible exiger de tester une version shareware, trialware ou démoware durant un laps de temps suffisamment important pour permettre de se faire sa propre opinion ; s'assurer enfin que cette nouveauté serait toujours compatible avec le matériel existant, qu'elle apporterait réellement des possibilités supplémentaires et surtout qu'elle ne provoquerait pas régulièrement des "bugs" inopinés.
Il hésitait donc toujours alors que le magasin était maintenant là, au bout de la rue.
Quasiment depuis le début de sa période cyber, il utilisait le même logis-ciel et en était particulièrement satisfait. Oh ! bien sûr, il avait régulièrement effectué les mises à jour proposées, véritables cures de rajeunissement absolument nécessaires, ajouté dernièrement une carte 3DFX à sa machine pour une meilleure fluidité des mouvements, ajouté la dernière carte son à la mode de chez SoundBlaster pour un meilleur rendu des soupirs......... Jusqu'à
présent, ces mises à jour s'étaient déroulées sans inconvénients majeurs et les nouvelles fonctions étaient toujours judicieusement choisies, apportant un regain d'intérêt. Oh ! Il y avait bien eu parfois quelques petits problèmes ! Il était arrivé que certains fichiers "dll" de la version précédente oublient de disparaître, créant ainsi de rares et brefs conflits, généralement au niveau du module Kernel 32, comme si un humain avait volontairement oublié quelques objets intimes rappelant sa présence : sous-vêtements, bijoux, .... Mais avec un bon nettoyeur de disque, Cleansweep De Luxe par exemple, il avait généralement très rapidement résolu ces petits désagréments passagers.
Oui, il tenait de plus en plus à son jeu préféré avec lequel il passait pour l'instant toutes ses soirées.
Un sourire illumina son visage. Un souvenir particulièrement comique surgissait du passé. Comment oublier le jour où il avait essayé d'installer la version 15 tout en conservant " Petite Amie 14.0 " ! Cette dernière lui plaisait bien. Il pensait ne pas avoir encore épuisé toutes les jouissances qu'elle pouvait lui procurer et aurait volontiers joué avec les deux, alternativement ou, pourquoi pas, simultanément. Mais, il s'était vite aperçu que toute coexistence était impossible, sous peine de dégâts irrémédiables. La mort dans l'âme, ill avait dû se résigner à désinstaller complètement l'ancienne.
II était maintenant devant le magasin, et il hésitait toujours. Il s'attarda devant la vitrine se donnant ainsi un laps de temps de réflexion supplémentaire. Mais, même ici - surtout ici -, il ne pouvait éviter la propagande publicitaire. Depuis des mois, il n'entendait, il ne voyait que cela et là, derrière la vitre, une pile impressionnante de boîtes lui rappelait le slogan maudit : " Avec Epouse, fini le blues ". Et l'emballage était bougrement séduisant ! Si seulement, il avait pu l'essayer ! Mais le concepteur de cette application avait toujours refusé toute période d'essai préalable, arguant du fait que son produit étant universellement répandu, il ne pouvait être mauvais. C'était donc à prendre ou à laisser. Il avait d'ailleurs inventé une nouvelle formule de distribution : le laterware. L'acquisition était gratuite, le coût réel de l'utilisation ne se faisant sentir que très progressivement, après usage.
Jules avait bien une fois demandé à un ami qui avait franchi le pas, de lui prêter son cédérom, ne serait-ce qu'une heure pour un simple test, mais ce dernier avait refusé catégoriquement et s'était même fâché. " Epouse " était bien le seul logiciel, à sa connaissance, qu'on ne prêtait pas, qu'on ne copiait pas ! Jules ne comprenait toujours pas pourquoi.
Il avait fait un jour une étrange découverte : de nombreuses versions de "Petite Amie" lui avaient parfois elles aussi vanté les mérites de l'application " Epouse ", alors qu'elles cohabitaient difficilement entre elles. Curieux !! C'est ce dernier souvenir qui l'incita à pousser la porte du magasin........

Une heure plus tard, " Epouse " refusait obstinément de s'installer sur le superbe Pentium II 450 qu'il avait acheté le mois précédent : inconsciemment, son choix était donc déjà fait et il avait préparé le home le plus accueillant possible pour ce qui, pensait-il, serait sa nouvelle passion. Elle exigeait avec véhémence que disparaissent d'abord " Petite Amie 37.2 " et toutes traces de sa présence.

Ce premier caprice fut rapidement exaucé.

Et c est alors que l'enfer débuta.

Dès la première utilisation, Jules constata que ce programme accaparait beaucoup trop de ressources système, laissant très peu de mémoire vive disponible pour les autres applications, tout en ralentissant considérablement les possibilités de sa machine. Il disposait pourtant maintenant de 64 Méga de RAM, mais " Epouse " était très gourmande ! Et surtout, très égoïste : pas question de partager ! De plus, elle " plantait " régulièrement, toujours au moment crucial, l'obligeant à faire un reset. Comble de malchance, et il s'en voulait vraiment de s'être encore fait avoir, " Epouse " était un de ces nouveaux logis-ciels à la mode, fade et sans fantaisie qui n'apportait aucune jouissance supplémentaire. On pouvait même dire que, contrairement à " Petite Amie " qui offrait des plaisirs très variés, on s'enfermait dans une routine monotone. L'uniformité du jeu devenait très vite lassante d'où un rapide désintérêt.
Jules essaya alors toute une série d'opérations diverses qui le conduisirent de stupeurs en désarrois.
En premier lieu, bien sûr, il tenta la réinstallation de " Petite Amie 37.2". Déception ! Une
routine d'"Epouse " interdisait tout retour d'un logiciel précédent ! Et Jules n'était pas suffisamment calé en informatique pour aller tripoter la base de registres, quand bien même cela eut-il servi a quelque chose !

C'est alors qu'il entendit parler d'un add-on, ou d'un patch, dont on disait le plus grand bien. Le fabricant le présentait comme un remède absolu contre les dysfonctionnements de " Epouse ". II installa donc rapidement "Maîtresse 1.1", mais il n'eut pas même le temps de le tester.  "Epouse" réagit immédiatement en effaçant du disque  "MS Money". Aussitôt, "Maîtresse 1.1" refusa de démarrer à cause de ressources système cash en RAM devenues très insuffisantes à son gré. Pour éviter ce bug, il pensa installer "Maîtresse 1.1" sur un autre système d'exploitation en réalisant une partition de son disque dur. Mais des amis sûrs lui déconseillèrent cette solution. On ne pouvait plus surveiller suffisamment attentivement "Maîtresse 1.1" qui risquait donc de contracter des virus ailleurs et le contaminer.

II tenta la désinstallation d'" Epouse ". Il vit alors s'inscrire sur son écran plat 17 pouces à plasma liquide, ce message laconique : "Vous n'êtes pas autorisé par l'administrateur système amener à terme cette opération".

Ne voulant pas encore s'avouer vaincu, Jules essaya de se débarrasser définitivement de "Epouse" en employant les grands moyens. La mort dans l'âme, car cela allait également lui faire perdre toutes ses autres applications, pour la plupart piratées, il lança, vous n'oserez pas le croire, le......... formatage de son disque dur ! Mais, tout avait décidément été prévu : l'ordinateur ne lui renvoya qu'une série de messages aussi bêtes qu'incompréhensibles du genre : "Epouse " a provoqué une défaillance de page dans le module kernel32.dll à EAX = 0000003c. Quittez cette application et relancez Windows. Prenez contact avec le revendeur du logiciel si le problème persiste", "ce programme va être arrêté car il a effectué une opération non conforme", "le système est devenu instable ; quittez toutes vos applications en cours". ....Et, pour parachever le tout, s'inscrivit alors en Times New Roman, style gras, taille 24, en haut et à gauche de l'écran devenu entièrement blanc, la formule magique bien connue de tous les internautes :

Error 404 : Divorce not found.

A cours de ressources, il décida de changer son ordinateur. Mais quelle ne fut pas sa surprise quand il voulut débrancher les prises, de constater que celles-ci étaient toutes irrémédiablement soudées. Une légère surcharge électrique, provoquée sans doute par " Epouse", avait condamné l'ensemble du système à rester définitivement solidaire et irremplaçable.
Jules se rendit alors régulièrement dans les boutiques informatiques - régulièrement est un bien grand mot : c'était plutôt en cachette quand, par extraordinaire, "Epouse" le lui permettait - à la recherche d'une nouvelle version. Mais en vain !
Exaspéré, il se résolut un jour à prendre sa plume et s'adressa au concepteur du logiciel : un certain "Beau-Père", non pour l'invectiver, mais au contraire pour le conseiller dans sa production de la version "Epouse 2.0" qui ne manquerait pas de sortir un jour. Il jugeait, en effet, impensable qu'on puisse laisser en l'état une application comportant tant de bugs et était persuadé qu'une équipe solide travaillait déjà, peut-être même du côté de "Sylicon Valley", à l'amélioration du produit ; quoi que, à la réflexion, les productions Micromou par exemple, avaient contribué à la fortune colossale de leur géniteur, un certain "Buffalo Bill Portes" en vendant, à prix d'or, des "fenêtres" buguées un max. On pouvait donc s'attendre à tout ! Il lui proposa d'incorporer une commande "Arrête de me rappeler que", un bouton "Minimise" pour placer le programme en tâche de fond quand l'utilisateur rechercherait un peu de calme, ainsi qu'une macro de désinstallation permettant de se défaire du produit à tout moment, sans perte de "Mémoire cache". Il serait bien aussi qu'une option "Promiscuité" permette de réactiver les fonctions sexuelles antérieures régulières, abandonnées lors du passage de "Petite Amie 37.2" à "Epouse ".
Il reçut, beaucoup plus tard, la réponse peu amène de "Beau-Père". On lui rappelait qu'il avait choisi de son plein gré "Epouse" et que ce choix ne pouvait qu'être définitif. Jamais une seconde version ne verrait le jour. Beau-Père précisait même, qu'au contraire, avec l'âge, on pouvait plutôt s'attendre maintenant à une dégradation régulière des principales fonctions de ce programme.
Jules sembla alors se résoudre à cette cohabitation forcée et les déboires continuèrent. Chaque jour apportait son lot de très désagréables désordres dans sa vie si calme auparavant.
Ce fût d'abord la mise à sac régulière de son compte bancaire. Puis...
A son  grand étonnement, il vit aussi son nouveau jeu créer, au bout d'un certain temps, neuf mois pour être plus précis, et très régulièrement, des sous-routines appelées : "Enfant 1.0 ; Enfant 2.0 ; ...." ; parasites bruyants surtout les premières années et qui de plus, encombraient ses capacités de stockage interne.
Allarït de surprise - désagréable - en surprise - irritante -, il constata très vite que "Epouse" se lançait automatiquement dès le démarrage de la machine et supervisait toutes les autres activités du système. Point particulièrement agaçant : ce nouveau programme entraînait la suppression quasi systématique d'autres logiciels vitaux tels que "Nuit du foot 4.3", "Soirée Beuverie 7.5" ou "Sexorgiaque 72.6". Il limitait également très fortement les accès à d'autres jeux tels que "MS Golf ou encore "Tomb Raider.3".
Il générait par ailleurs une nouvelle sorte de virus particulièrement tenaces et indésirables répondant aux doux noms de "Belle-Mère 2.5" ou encore "Beau-Frère Version Bêta" qu'il fallait inévitablement supporter et contre lesquels tous les antivirus du marché étaient totalement inefficaces. Il avait enfin la fâcheuse habitude de s'altérer avec le temps : il présentait régulièrement des perturbations tous les 28 jours le rendant momentanément inutilisable, sauf pendant les périodes "Enfant X.0". Or, c'est justement à ces moments là que Jules avait les plus grandes envies de jouer !
Et bien évidemment, tous ces petits problèmes n'avaient nullement été précisés sur la notice
d'utilisation !

Jules sombra dans la morosité. Lui, si calme et si jovial jadis, était devenu grincheux, acariâtre. Ses collègues de travail s'émurent d'une telle situation et tentèrent d'y remédier. Mais, rien n'y fit.
Jusqu'au jour où......... un de ceux-ci, avec lequel il n'avait pourtant jamais été très intime
jusqu'à présent, passant devant chez lui et intrigué par le bruit, le découvrit juste à temps, un marteau à la main. Il s'apprêtait à commettre l'irrémédiable : détruire physiquement son ordinateur. Ce collègue comprit alors le désarroi de Jules. Le voyant aussi désespéré, afin d'empêcher ce meurtre suicidaire, il lui conta, pour le soulager, sa propre mésaventure.

Lui aussi s'était fait avoir. Lui aussi avait eu des moments difficiles et s'en voulait de ne pas avoir diagnostiqué plus tôt les raisons de cette forte déprime. Lui aussi avait tout essayé et avait été tenté de céder au découragement, jusqu'au jour où il avait enfin découvert, par hasard,.... LA SOLUTION !

Dix minutes plus tard, tous deux recherchaient fiévreusement sur le Net ce freeware, ou ce posteardware, à moins qu'il ne s'agisse d'un graticiel (il ne se souvenait plus très bien) intitulé ''Petit Ami 1.0" . Ils le dénichèrent assez rapidement à l'aide de Copernic, le plus puissant moteur de recherche sur le marché et le téléchargement fût vite effectué.

Comme prévu, "Epouse" ne réagit pas du tout à l'installation et laissa faire. Apparemment, les applications féminines étaient l'objet de sa rage. Tous deux tentèrent illico une prise en main et là encore, "Epouse" laissa faire. Bien que les techniques de base aient légèrement changé : manipulation plus systématique du Joystick à la place de la souris par exemple, Jules retrouvait dans ce jeu les mêmes sensations et le même plaisir qu'avec la série des "Petite Amie X.0".

Depuis, la vie a repris un cours normal. Jules et son collègue se sont découverts beaucoup de passions communes et sont devenus inséparables. Ils semblent très heureux ensemble. Tout étant automatisé à la maison, leurs "Epouse" respectives, qui ont sympathisé également, préparent sans arrière-pensées les fritures, le gibier et autres champignons ramenés, la plupart du temps, ce qu'elles ignorent, du supermarché le plus proche.

Guy Deroussiaux
Février 1999
(ce texte a beaucoup été copié, modifié, utilisé depuis le début des années 2000 ; mais j'en revendique la paternité)