Petit matin de mi-été.
Encore une chaude journée en perspective. La canicule pointe son nez.
A peine plus de sept heures et le thermomètre suspendu à une branche du gros noyer n’arrive pas à faire son choix, oscillant sans cesse de 23 à 25°. Sûr que l’Père Tape-Dur, comme le nommait mon grand-père, va encore nous décocher quelques coups de marteaux sur le ciboulot d’ici midi ; le vrai midi, celui de l’ancienne heure, qui n’était ni d’hiver ni d’été. Celle totalement oubliée maintenant, remplacée comme tout par un ersatz sans queue ni tête au nom du progrès. Mettre « midi à quatorze heures » ou l’inverse n’est plus une absurdité, mais une réalité. A moins que notre monde entier soit devenu une absurdité.
Je n’ai jamais trop su d’ailleurs quel était ce vénérable personnage sans prénom, mi-soleil, mi-Dieu, ou peut-être les deux. Je pencherais quand même plutôt pour la première hypothèse, le taux de mécréance dans la tribu étant largement supérieur au maximum préconisé par les bonnes manières. Mais, ce soleil maniant le marteau a toujours été pour moi, manquant cruellement d’imagination, une énigme, un mystère insoluble. J’y ai bien vu parfois la cause de quelques vilains coups de soleil. Mais bon !
Bref, impérativement ne pas oublier son béret à l’heure du zénith, du vrai ! Convertir des heures ! Comme on convertit des francs en euros !

Le "Canon" à l’épaule, je rentre de ma première billebaude matutinale sur mon territoire de chasse favori, à savoir les 50 à 100 mètres longeant les bords de la Biètre au fond du jardin. Ma quête du moment ? Ces magnifiques chenilles et chrysalides de machaon, affectionnant particulièrement les ombellifères, qu’elles soient cultivées ou sauvages : fenouil, carottes, salsifis….  A cette heure de la matinée, les pauvres bêtes sont encore prisonnières, engluées par les fines gouttelettes de rosée qui les enveloppent, les emprisonnent. Moment crucial pour elles, incapables de bouger et à la merci du moindre prédateur. Mais moment béni pour le photographe animalier. Devenues papillons, le risque sera encore plus grand, tout décollage étant interdit avant que ne disparaisse la plus infimes des gouttelettes.

Le Val de Saône estival vit là son seul instant de calme, tout relatif d’ailleurs. Jusqu’à très tard en cette belle nuit étoilée, quasiment jusqu’à l’aurore, il y a peu, les chimères d’acier, descendantes modernes et mécaniques de la vieille camarde décatie, copine préférée du vénérable Pierre Tombal, ont fait entendre le chant lugubre de leurs lames acérées par delà les collines, et fait cracher leurs flammèches, myriades de petites lucioles voltigeant telles des feux follets en quête du moindre grain céréalier. Seules ces mêmes gouttelettes terrassant le plus infime insecte ont pu aussi venir à bout de ces monstres.

Pour quelques minimes instants donc, ne se font plus entendre que les frémissements de la vie sauvage ; le moindre clapotis témoigne d’un drame au ras de l’eau. Il est à peu près certain qu’un vairon, qu’une ablette viennent de terminer leur vie dans l’estomac du martin-pêcheur. De loin, le héron veille et la scène n’a pas échappé à la poule d’eau qui rameute sa troupe et prévient le voisinage.  Deux ou trois grenouilles coassent parmi les roseaux et les nymphéas. Les pies entament leur lutte quotidienne avec les corbeaux pour la conquête et la possession du grand cerisier. Sans se douter que, comme chaque jour, d’ici peu, une horde d’étourneaux ou de grives viendra les mettre d’accord. Au lointain, un coq joue pour la millième fois son ancestral rôle de réveille-matin.

Puis le disque solaire n’en finissant pas d’émerger à l’est dans une débauche de couleurs froides, les hommes et leurs activités reprennent petit à petit ; un train se permet de siffler au passage à niveau lointain ; l’usine d’à côté se remet à ingurgiter des troncs entiers qui sortiront à l’autre bout de ses entrailles sous forme de pâte à bois. Les bruits de moteurs sur la départementale vont crescendo : dans quelques instants, la moitié de la population du village encore assoupi aura quitté son lit douillet et pris le chemin de la capitale bourguignonne, ne laissant sur place que les rares paysans restants, les trop jeunes, les trop vieux et les trop pauvres pour s’autoriser la moindre cure de dépaysement.

Déjà, Christian a relevé le large portail métallique du silo d’en face, préparé sa balance et son pèse-grain, mis en route la vis sans fin qui, toute la journée va, dans un couinement sinistre, hisser la récolte dans les gigantesques cuves de stockage. Sa nuit a été courte mais les premières remorques de dizaines de tonnes tractées par des colosses de plusieurs centaines de chevaux ne vont pas tarder à venir déféquer la récolte de la nuit… en attendant que l’astre solaire n’ait suffisamment réchauffé et séché, à la fois le machaon pour qu’il puisse à nouveau accomplir sa tâche nourricière et les épis dorés prêts à être fauchés et stockés sans risque.

Et moi, je suis là ! Comme un con. L’appareil photo à la ceinture !

Fauché en bas des neuf marches menant à la porte d’entrée de mon samsuffit ; plus exactement avachi et vautré sur la troisième, face à ma petite chatte noire, Réglisse, qui me réclame l’accès à la boîte à croquettes, chacun voyant midi à sa porte. Mais que se passe-t-il ? Je dégouline de sueur de la tête aux pieds et je grelotte. Je tente des efforts, surhumains, inaccessibles… dans un seul but : me hisser sur la marche suivante. Tâche totalement impossible ! Pourtant, tout allait encore si bien y a pas cinq minutes…

 Les premiers convois arrivent là, maintenant. A moins de vingt mètres ! Juste en face, de l’autre côté de l’impasse ! Dans moins de dix minutes, ce sera la queue, la cohue, les embouteillages à ma porte !
Tiens ! V’là l’Roland ! Qui me fait un petit coucou d’amitié. Tout ce que je peux répondre, c’est un vague mouvement de quelques millimètres de l’auriculaire gauche. Dérisoire signe forcément passé inaperçu.
Appeler ! Mais la voix ne répond plus non plus ; et dans le tumulte des tracteurs, de cette maudite vis mal huilée, des cris des paysans, du voisin qui démarre sa tondeuse, des trains qui se pourchassent…. qui pourrait bien m’entendre ?
 Ils sont là. Tous ! Ils ne me regardent pas, trop occupés par leur tâche qui, en quelques jours seulement, va remplir le portefeuille et le compte bancaire pour l’année. D’ailleurs pourquoi s’intéresseraient-ils à moi ? Rien n’est extraordinaire. Ce n’est pas la première fois qu’on me voit prendre quelques instants de repos entre deux coups de pioche, assis là, sur cet escalier, à l’ombre du noyer, petite graine semée de ma main à notre arrivée dans la maison.

Mais d’où peut bien venir cette douleur qui m’a d’abord vrillé la tempe gauche, bloqué les mâchoires puis s’est diffusée sournoisement entre les omoplates avant de venir m’enserrer le thorax dans un corset m’interdisant tout mouvement ?
Je n’ai pas vraiment mal. Je suis paralysé !!!

L’esprit vagabonde, va et vient, côtoie les extrêmes :
Ce n’est rien, ça va passer. Un vulgaire coup de pompe ! Quelques crampes musculaires, douleurs intercostales. Normal avec cette chaleur et cette humidité qui pourrait bien donner quelques coups de tonnerre en fin de journée. Un petit malaise vagal, et ce ne serait pas le premier. Suffit d’attendre. Dans quelques minutes, tout sera oublié.

C’est la fin. Trop violent, trop éprouvant pour une banalité, pour de vulgaires crampes. M’étonnerait beaucoup que le Père François m’en sorte cette fois-ci avec deux, trois pilules. Et encore faudrait-il que je puisse lui en parler ! Sûr, je vais crever, là, sur cette foutue troisième marche avec les roudoudous qui vont pioncer jusqu’à midi au-dessus de ma tête et la vie qui grouille en face…Mais bon sang ! Y en a pas un qui va s’approcher ? Venir me serrer la paluche ? Non ! Un petit signe et puis reparti pour un autre charroi.

Le cœur ! Evidemment, le cœur ! Hypocondriaque de nature, j’ai retenu les symptômes cardiaques dont on nous rebat les oreilles sur radios et téloches.
Mais, je ne suis pas cardiaque ! Tuberculeux, oui ! Dérangé du ciboulot, oui ! Cancéreux oui ! Mais pas cardiaque ! Ce n’est pas possible ; on ne peut pas tout cumuler….D’ailleurs, surveillé comme je le suis depuis le premier jour de ma retraite, le corps médical se serait forcément aperçu de toute anomalie… Non, ce n’est pas grave, on l’aurait vu… Ca va passer.

On dit qu’avant de mourir, la vie se rembobine en un film allant s’accélérant. Ce n’est pas tout-à-fait ça, mais depuis quelques mois, me reviennent des souvenirs, des impressions, des odeurs d’enfance, totalement oubliés depuis des lustres, de plus en plus nombreux, de moins en moins espacés. Chaque jour qui passe m’amène sa part de ces petites madeleines, remontant toujours du plus lointain qu’il me souvienne.
Allez ! Ça ne peut pas être pour tout de suite. On ne panique pas. D’abord, me reste encore une foule de petites madeleines, me restent mille projets conservés précieusement pour occuper la retraite…..A commencer par la photo et l’Automne Musical, le vingt-cinquième !, qui va entrer dans sa phase active.
Et puis, j’ai soixante et un ans : je suis un vieux ; je pourrais adhérer au club de l’âge d’or ! Il est normal que la machine commence à avoir des ratés. C’est la logique des choses. Il est évident que je ne peux plus courir comme à quarante ans ! Allez ! Ce n’est pas grave. C’est la vieillerie qui commence. Va falloir te surveiller mon vieux, et commencer à ralentir, admettre que le papillon vole plus vite que tu ne cours… Qui veut voyager loin….
  On se fait peur et on se rassure comme on peut. Arguments pour, arguments contre déchaînent une tempête, une tornade de neurones qui n’en finit plus.

Et puis, il m’est déjà arrivé, depuis quelques mois, d’avoir ressenti parfois, rarement, ce type d’oppression dans la poitrine, dans les mâchoires. Il a suffit de s’arrêter quelques secondes, parfois même simplement de ralentir; et la bête s’est remise en marche. La dernière fois, c’était avant-hier, en allant à la boulangerie. J’ai mis deux bonnes heures pour faire l’aller-retour. Je suis rentré par le parc et la voie ferrée pour qu’on ne me voie pas assis par terre tous les cinquante mètres.  Mais j’étais pressé, parti trop vite. T’es vieux, mec ! Cool ! Et l’après-midi, pour vérifier, j’ai pioché le jardin, tout le jardin, à mon rythme, sans problème ! Sans fatigue ! Tu vois bien que c’est juste un problème de vieillerie. Et regarde autour de toi : y en a des plus jeunes qui peuvent encore moins que toi ! Allez, on ne va pas se faire de souci à chaque pet de travers, comme disait encore mon grand-père. Ca ira mieux demain. Demain forcément, ça ira mieux... Tout de suite serait pas mal…

Mais quand même : vingt-cinq ans de fumeries en réunions au SNI et à la FEN-21. Trente cinq ans de pots divers, d’arrosage de victoires syndicales ou politiques, de promotions, de départs en retraite, de mutations, d’apéros avec les copains, de barbecues autour d’un bon petit rosé. Tu me regardes, mon salaud ! T’es là, à moins de dix mètres ! Tu me tends tes brochettes, tes merguez et leur cholestérol !
Et surtout, trente-cinq ans de stress. Nos anciens appelaient ça « se faire du mauvais sang » : stress de la hiérarchie qui n’a plus rien d’humain, stress des élus, stress des parents, stress de certains collègues, stress aussi des élèves, parfois, souvent….les enfants rois des années 70, les enfants rois devenus parents rois dans les années 90… Stress de la vie tout simplement. Stress devant l’inhumain, devant l’injustice. L’injustice de certains salaires scandaleux, honteux, dans le sport et le showbiz ; l’injustice de la justice qui accorde par exemple 400 millions d’euros d’indemnité à un Bernard Tapie, escroc maffieux notoire, contre quelques centaines seulement aux victimes d’une tornade.... Injustice des délocalisations, esclavagisme du XXIème siècle. Des patrons de multinationales qui devraient comparaître en haute Cour de Justice pour crime contre l’Humanité en lieu et place de leurs décorations et retraites dorées. Injustice d’un connard, pour employer son propre vocabulaire, qui voudrait « me faire travailler plus pour gagner plus ». Expression ressentie chaque fois comme une insulte personnelle. Moi, à qui on a demandé durant toute ma carrière de travailler davantage (stages, projets, rapports, animations, conseils,… s’ajoutant à la classe, ses corrections et ses préparations qui, quoi qu’en disent certains jaloux aigris empiètent largement sur les mirifiques vacances qu’on veut bien nous prêter) pendant que le prestige et le pouvoir d’achat des enseignants allaient s’amenuisant régulièrement et inexorablement au cours des dernières décennies. Et qui, en bon fonctionnaire zélé et obéissant ai répondu présent. Stress de toutes ces conneries journalières, lues dans la Presse, entendues à la radio, vues à la télé, auxquelles on ne peut échapper. Stress de cette vie de con qui ne pense qu’au pognon et aux paillettes, valorisant la magouille et le paraître.
- Tu prends tout trop à cœur, me dit souvent ma femme. Tu te fais du mal tout seul.
Je n’y peux rien. Je suis comme çà. Perfectionniste et anxieux jusqu’au bout des ongles qui n’existent plus depuis longtemps, bouffés à la racine en permanence.


« Le corps encaisse tout, le corps se souvient de tous les traumatismes qu’on lui fait subir ; et il faudra bien, tôt ou tard, un jour payer la note »… Paroles prémonitoires écrites il y a seulement quelques heures, à propos d’un ancien élève, judoka dopé aux J.O, et du mari d’une collègue, champion du monde de gonflette. Aujourd’hui, c’est moi qui paie la note.

 

Combien de secondes ? Combien de minutes ? Combien d’heures peut-être se sont écoulées ? Je ne sais pas, je ne sais plus, je n’ai pas envie de compter. Je ne veux pas savoir, pas regarder la montre. Taire tout ça. Ne rien dire à personne. Toujours est-il que l’étau s’est progressivement desserré, que j’ai réussi à regagner l’intérieur, et je suis là, debout dans la cuisine, le téléphone dans une main, une bouteille d’eau glacée dans l’autre et Réglisse entre les mollets qui fait la fête aux croquettes.

Dire ? Ne rien dire ? Instinct de survie ? Suicide par omission ? Déranger pour une futilité ?
Ce n’est plus moi. C’est un autre JE qui va agir. Docteur Jekill & Mister Hyde... Gainsbourg/Gainsbarre… Renaud/Renard….. Vouloir à la fois une chose et son contraire. Désapprouver et encourager simultanément la même volonté, la même action… Pauvre pantin désarticulé ! Mais qui tire donc les ficelles ? Pas Dieu en tout cas. S’il existait, ce con-là, la vie sur Terre ne serait certainement pas cet océan de violence et de connerie quotidiennes.

- Salut toubib.
- Tiens, salut Guy ! Comment vas-tu ? 
Et depuis trente ans, la même remarque, les mêmes éclats de rire de part et d’autre de la ligne.
- Imagine un mec qui téléphone à son toubib à son cabinet juste pour lui annoncer que tout va bien ou pour fixer l’heure du prochain golf ! Si tout allait parfaitement dans le meilleur des mondes, je ne t’appellerais pas. J’ai besoin de toi. On ne devait pas avoir un contrôle et un renouvellement d’ordonnance à faire avant les transhumances estivales ? Et il me semble que c’est dans ces eaux-là…Quand ?
- T’es ou ? (nouvel éclat de rires)
- Sur la muraille de Chine : je me prépare pour les J.O.
- Bon allez. Tu peux être là dans une demi-heure ?
- Pas de problème ; juste le temps de remplacer ma CompactFlash par ma Vitale et j’arrive.

Mon toubib et moi, on est conscrit, comme on disait à l’époque. Enfin non, presque conscrit puisqu’il doit me battre d’un an. On s’est connu il y a trente ans dans un petit patelin de la banlieue dijonnaise. Lui faisait ses visites chevauchant une Harley-Davidson et moi j’étais le jeune instit auquel deux familles rendaient la vie plus que pénible. Fatalement, on était fait pour se rencontrer. Depuis le premier jour, on s’est tutoyé. Lui m’appelle par mon prénom. Inversement, je n’ai jamais pu l’appeler autrement que « toubib ». Respect des valeurs de notre bonne société judéo-chrétienne ? Chacun à sa place ?

La douleur a quasiment disparu. Je prends trois bouteilles d’eau bien fraîches. Allez ! Encore une quatrième !
Je lui en parle ? Je ne lui en parle pas ? J’ai trente grosses minutes de route pour me décider.
Et j’élabore alors une stratégie : tout d’abord, j’y vais mollo, et je ne sais pas pourquoi, mais je m’hydrate. C’est un bienfait que l’eau au volant soit encore tolérée car je ne pense pas avoir croisé une seule personne qui m’ait vue autrement que le goulot à la bouche. Arrivé là-bas, ma tactique est très simple : la salle d’attente est au rez de chaussée et le cabinet de consultation à l’étage. Dès que retentira le classique : « Veux-tu bien monter? s’il te plait », je fonce quatre à quatre dans les escaliers, comme d’habitude. Soit j’arrive en forme et je la ferme. Une petite vie tranquille, peinarde, la pédale douce pendant un bon mois et on avisera à la prochaine visite, fin septembre. On verra bien alors si l’affaire était sérieuse ou seulement la conséquence « d’une petite fatigue passagère ». Soit, il me "ramasse à la petite cuillère" et là, pas besoin de longs discours.

Dès le césame prononcé, je m’envole. Je pense que ce matin là, j’ai pulvérisé mon record de montée des escaliers du Père François. Et évidemment, avec un effort si bref, il eût été étonnant que je m’effondre.
Donc, ce sera bouche cousue.
Mais, depuis 30 ans, mon toubib me connaît bien et c’est là qu’un minuscule grain de sable va gripper les rouages si bien préparés.
- Eh oui ! Je pars demain soir. C’est quoi déjà ton traitement ? Crestor pour le cholestérol et Alteiss pour la tension ? Ah ! Sans oublier TON Laroxyl.
MON Laroxyl, fidèle médicament qui m’accompagne et duquel je ne peux plus me passer depuis un certain après-midi du 29 juin 1978, il y a trente ans et quelques jours, dernière demi-journée d’une année scolaire particulièrement difficile et durant laquelle rien ne m’aura été épargné. Ce jour-là, j’ai craqué, une heure avant les vacances, et le toubib a été contraint de m’hospitaliser pour une grave crise de tétanie dans les services du célèbre hôpital psychiatrique dijonnais cher à Claus Sluter et aux ducs de Bourgogne : la chartreuse de Champmol. Crise dont je ne me suis réveillé que le 5 juillet pour quitter l’hôpital le 14 (et y retourner dès les premiers jours de septembre ; mais c’est une autre histoire.)

- A part ça, rien à signaler ? Tout va bien ?
- Rien à signaler…Tout va bien…

- Oh ! T’es pas dans ton état normal, là ! Tu me caches un truc ! Déjà, ta montée d’escalier… Tu ne m’avais encore jamais fait un numéro pareil. Qu’est-ce qui t’embête ?
- Non, rien de spécial…c’est juste qu’on vieillit.
- Comment ça ? Allez viens t’asseoir et raconte. Qu’est-ce qui te fait dire que tu vieillis ? ......  J’écoute.... J’ai tout mon temps.... Raconte…

- Ben, on a passé la soixantaine. Y a des efforts qu’on ne peut plus faire. Logique, non ? C’est toi-même qui m’a dit un jour, il y a déjà un bout de temps : « Tu cours toujours ? Vas-y mollo avec tes footings. On n’est plus tout jeunes »
- Qu’est-ce qui se passe ? T’as des angoisses qui te reprennent ?
- Oui.
- Des angoisses de quoi ?
- Ben, de vieillesse justement. De choses que je ne peux plus faire. Ce qui m’embête bien.
- Et quels sont ces fameux efforts que tu ne peux plus faire ?
- Quand je marche longtemps, j’ai la tête qui serre. Pour aller à boulangerie, je suis obligé de m’arrêter plusieurs fois en route : j’ai trop mal à la poitrine. Mais, c’est normal. C’est la vieillerie qui commence. Tout le monde sait bien que les vieux fatiguent plus vite et doivent s’asseoir. Mais ça m’angoisse un peu. Je voudrais pas déjà devenir un légume bon pour l’hospice. C’est trop jeune, non ?
- Guy, on se calme. Tu sais ce que tu viens de me décrire ?
- Ben oui, que je me fais vieux, que je vais bientôt ne plus pouvoir courir dans la nature après les papillons…

- Non ! Arrête de jouer au con ! A soixante et un ans, on n’est pas vieux et on doit pouvoir aller chercher son pain sans béquilles ; marcher, courir, sauter normalement. T’es en train de me décrire au choix : une grosse crise d’angor, ce que les anciens appelaient de l’angine de poitrine, défaut d’irrigation du muscle cardiaque en souffrance évoluant inéluctablement vers un manque total d’oxygénation, d’où nécrose et mort du muscle, donc du patient, par ce qu’on appelle un infarctus. Ou alors, seconde hypothèse, une de ces crises d’angoisse dont tu as seul le secret. Mais, il n’y a pas un poil de vieillerie là dedans. Allez, enlève tes pompes, déshabille-toi, étends-toi sur la banquette et ne bouge plus.

- Daniel ? T’es où là ? En vacances ? Pas encore parti ? Déjà rentré ?
-  …

- T’es d’astreinte ! Ca tombe pile poil ! Figure toi que j’ai là, en face de moi, un vieux copain, mais aussi le patient qui, en trente ans, m’a fait le plus douter de mes pronostics. Celui pour lequel un résultat normal est déjà une anormalité. Il me décrit ce que je pense être une très grosse crise d’angoisse, mais j’aimerais d’abord éliminer toute probabilité d’angor. Alors, si tu peux le prendre, je te l’envoie ; tu lui fais faire un test d’effort et tu me le refiles illico pour que je règle le problème avant demain. Je ne voudrais pas me gâcher mes vacances en le sachant lâché avec ses angoisses dans la nature ?

Une demi-heure plus tard, un grand type efflanqué m’accueillait aux consultations externes de la clinique de Fontaine les Dijon.
- Ah, c’est toi le pote à François ? On ne va pas faire comme il a dit. Un test d’effort nous ferait perdre du temps et de toute façon on ne pourra pas échapper à la suite. Alors, en slip et allongé sur la banquette. On va commencer par un doppler des artères, toutes les artères. Juste le temps d’aller chercher mes outils.

- Léger athérome à la carotide gauche. Rien de bien méchant. A surveiller annuellement ; et puis, si un jour, il faut déboucher, on débouchera. Toutes les autres artères me semblent correctes. Votre cœur n’apparaît pas en souffrance. Par contre, je n’ai pas une vision suffisante des coronaires pour affirmer qu’elles sont saines. Prise de sang, contrôle du taux de troponine et dans une heure on saura. Si le taux est bon, retour chez François, sinon, malheureusement, je vous garde.

Pile une heure plus tard, le premier verdict tombait 
- Votre cœur souffre plus que je ne croyais. Le test sanguin n’est pas vraiment bon. On vous emmène en chambre et on vous médicalise immédiatement. Pas de prise de risque ! Demain matin, de bonne heure, vous subirez une coronarographie. Vous verrez : c’est totalement indolore. On vous pique à l’aine et on remonte avec une sonde jusqu’à votre cœur par l’artère fémorale. 
Mon anxiété chronique me reprend :
- On doit sentir au moins la progression de votre sonde ?
- Non, pas du tout ! D’abord, elle mesure moins de deux millimètres de diamètre alors que l’artère fémorale est une autoroute de plus d’un centimètre. Ensuite, les parois internes des vaisseaux sanguins ne sont pas irriguées nerveusement ; heureusement, sinon, vous sentiriez en permanence votre sang couler, ce qui serait vite assez désagréable. Je préviens votre toubib.

Moi, me restait à prévenir ma femme pour qu’elle vienne impérativement récupérer sur le parking de l’hôpital notre voiture dont elle aurait besoin et m’apporter quelques éléments de minimum vital tels qu’habits, nécessaire de toilettes et surtout… de la lecture. Tant qu’on ne s’est pas trouvé allongé sur un lit d’hôpital, on ne peut pas s’imaginer comme le temps y prend son temps.

Lendemain 11 heures, second verdict :
- Désolé de vous apprendre la mauvaise nouvelle, mais l’angioplastie ne peut rien pour vous. Il va falloir recourir à la chirurgie cardio-vasculaire, et dans l’urgence ! Pas question de retour à la case départ. Nous vous gardons et veillons sur vous comme de l’huile sur le feu jusqu’à l’intervention. Votre coronaire droite est inexistante. On se demande même si vous en avez eu une un jour. ( In petto, je me dis que c’est peut-être pour ça que je vote à gauche depuis quarante ans !). Votre coronaire gauche est à moitié obstruée aux deux extrémités et en queue de cochon au milieu. Irrattrapable ! Reste la troisième qui fonctionne à peu près mais au quart de son débit normal. Alors, on ne peut pas dire que votre cœur soit très bien irrigué.

- Allo ? La chirurgie cardio vasculaire du Bocage ? Je souhaiterais parler au professeur B.
- ….
- Mais si, il est là ! Je sais qu’il a encore quelques jours de vacances, mais qu’il a repris ses consultations privées et que depuis hier il traîne dans les couloirs de son service.
- ….
- Non mademoiselle, je ne veux ni l’interne d’astreinte, ni l’infirmière responsable du service. Passez-moi le professeur B pour une urgence.
-  ....  
- Si vous refusez ? Et bien essayez mademoiselle ; vous verrez bien les conséquences.
- …

- R. ? Salut ! Pas facile de t’avoir ! T’as de bons chiens de garde ! Alors finies ces vacances ? Moi, je commence ce soir. Dis, j’ai devant moi un patient de notre pote de promo François. Quasiment plus de coronaires. Je le garde mais c’est urgent. Je ne tiendrai pas jusqu’à Noël. Pontages. Le plus vite possible. Quand ?

Il est quasiment 18 heures. L’heure de la soupe. On mange tôt dans les hôpitaux, et souvent mal. Et que la soirée est longue, surtout si l’on a ni le cœur à lire, ni à regarder la lucarne à blaireaux.
Daniel, le grand efflanqué, traverse la chambre et vient s’avachir sur la chaise en face de mon lit.
- Alors, chef ?
- … ?
- Un drôle de truc, non ? C’est sûr que c’est un tout bon. J’ai jamais compris pourquoi il a tenu à rester généraliste. Une fois de plus, il a fait pile ce qu’il fallait au moment où il le fallait.
- Qui ? Quoi ?
- Ben notre pote François !
Je ne peux m’empêcher alors de repenser à ma prostate, il y a quatre ans. Le chirurgien m’avait déjà fait la même réflexion : « c’est un tout bon ; toujours le bon geste au bon moment ».
- A sa place, à la veille d’un départ en vacances, beaucoup de ses collègues ne vous auraient d’abord pas tiré les vers du nez. Et beaucoup d’autres également, se seraient contentés de vous fournir l’adresse d’un cardiologue avec une lettre de motivation pour un test d’effort, qu’on vous aurait programmé dans deux ou trois mois. Autant dire que vous n’y seriez évidemment jamais allé. Voilà ! On vous prépare cette nuit et vous êtes transféré demain pour quatorze heures par le SAMU directement au bloc opératoire du CHU. C’est con la vie quand même !
- …

- Là, on discute. Alors que vous devriez être mort ! Que vous allez vivre ! Je ne vous reverrai pas. Je pars en vacances ce soir. Quand je rentrerai, vous serez chez vous. Je n’ai fait que l’intermédiaire dans cette affaire. Allez, bon courage et… bonne chance pour demain. Vous verrez ; tout se passera bien.

21 heures. Il fait toujours grand jour et aussi chaud. J’attends ma femme en ressassant les évènements de ces deux jours, les yeux vides fixant le plafond. Des bleus et des fils dans chaque bras.

- Salut Guy ! Alors raconte ?
- Salut toubib. Qu’est-ce que tu sais déjà ?
- Que c’était bien une crise d’angor. Mais comment va-t-on te la traiter ? Angioplastie ou chirurgie ?
- Chirurgie. 4 pontages.
- Surtout n’aie pas peur. L’équipe du bocage fait cela tous les jours. Tu vas voir : ça va te changer la vie.
- Dis, t’es où ? Je t’entends à peine. Ca circule beaucoup autour de toi
- A la fenêtre de mon cabinet. Je viens de finir mon secrétariat. Ca y est mon vieux, mes vacances commencent et je me délecte de mon Havane quotidien bien mérité. On se revoit dès mon retour. Mais en cas de problème, n’hésite pas. Tu as mon numéro de portable privé et je reste en France.
- Je t’enverrai la photo du machaon. Salut et merci, toubib.

Premier jet.
Le bocage 13/08/08
Brazey 20/08/08.